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Simone PASCAL

Montrez-les moi vos mains...

Lorsque je vous regarde, à présent, vous mes mains
Et qu’enfin je m’attarde sur vous, j’ai du chagrin…
Du chagrin de n’avoir pas assez protégé
Du matin jusqu'au soir et pendant tant d’années,
Vos pauvres doigts meurtris ; de n’avoir soulagé
Aucun de vos soucis, il faut me pardonner.
Je vous ai négligé tout ce temps, vous mes mains,
Vous ai utilisé à des travaux sans fin…
A vous chérir, les mains, nous n’étions programmés,
Besognes de vilains, les gants sont prohibés.
Même aux gants d’hiver, vous n’aviez droit [mes mains,
Car ils étaient trop chers, fallait serrer les poings.
Fallait changer de main au guidon du vélo,
Quand le froid du matin vous piquait un peu trop.
Quand l’air vif pénétrait sous la peau, dure épreuve
Pour les nerfs qui bloquaient le corps entier. Frileuses
Vous vous battiez mes mains, pour prendre place [au creux
De mes poches de lin et « défroidir » un peu…

Pauvres petites mains, moitié paralysées
Qui tentaient, mais en vain, d’ouvrir cet encrier…
Plus tard ; c’était la terre que vous creusiez, mes mains,
Activement, « peuchère », pour montrer votre entrain.
Exemple de courage, de force, d’endurance,
Transmis par l’héritage que guide la conscience.
Pauvr’esclaves, mes mains, vous étiez en souffrance,
Moi ? je ne voyais rien ; pour toute récompense,
Pour couronner le tout, vos ongles je rongeais,
Je m’acharnais sur vous à les faire saigner.
Les mottes s’effritaient, rêches, dures, agressives,
Et venaient se loger sous les ongles aux chairs vives.
Je vous ai fait subir, mes mains, tous les outrages,
Le froid, le chaud, les pires de tous les surmenages.
Toutes fripées, mes mains, vous laviez, en eaux sales,
Brûlantes, l’essuie-mains, les torchons, la percale ;
Abondamment, l’eau tiède, rude et javellisée,
Dégorgeaient des serpillères que très fort vous tordiez.
Tout était fait, mes mains, vite et bien, sans encombre,
Grâce à vous c’est certain, mais vous restiez [dans l’ombre.

La récolte venue, d’indélébiles traces
Striaient vos doigts menus, vous maculaient de crasses ;
Empreintes de tomates à la fois douc’acides,
S’imprégnaient les stigmates verdâtres à chaque ride.
Je passe sur les poids, forces et tiraillements
Qui déformaient vos doigts bouffis, au fil des ans.
Plus vous donniez, mes mains, plus on vous demandait,
Vous ne sentiez plus rien, plus de sens au toucher.
Que d’enfants, malgré tout, vous avez cajolé,
Furtivement, tout doux, juste pour consoler.
Priorité d’abord à l’efficacité,
Dévouement, c’est le sort, pour vous, déjà tracé.
… Un jour, en plein service, un jour pas très lointain,
L’indélicat me dit : » Montrez-les moi vos mains ?… »
Je n’ai pas bien saisi sur le coup l’allusion ;
C’est quand ils ont tous ri… Comme ils ont eu raison !…

Le déclic !… Les sarcasmes ?… Je les entends encore,
Et il me vient des larmes… Depuis, je vous adore...